Léo Malet, du surréalisme au polar

Qui était Léo Malet ? À l’orée des années 70, vivant à Celleneuve où il a vu le jour, j’ai tenté de mettre mes pas dans les siens. Mais la piste ne menait pas plus loin que le numéro 6 de l’étroite rue du Bassin aux pavés luisants, près de la vieille église. On y retrouvait, à quelques encablures des rivages de la Méditerranée, cette atmosphère brumeuse qui imprègne les aventures de Burma. Comme si, dès l’enfance, le futur écrivain avait été marqué à tout jamais par ce décor de film de série B. Son nom, à l’époque, ne disait pas grand chose aux habitants du quartier. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, à partir de 1981, qu’il fut remis au goût du jour par les illustrations d’un Tardi subtilement accordé à son univers et, plus tard encore, par de savantes analyses de son œuvre. Une œuvre singulière, très personnelle en foi de la formule « Léo Malet ne doit rien à personne, mais le roman policier moderne lui doit tout ». Sa vie, elle aussi, ne ressemble à nulle autre.

Léon Malet est donc né le 7 mars 1909 à Celleneuve, faubourg de Montpellier. Sa mère couturière, son père employé de commerce et son frère succombent tous trois à la tuberculose. Le petit Léon n’est alors âgé que de trois ans. Il est pris en charge par son grand-père, tonnelier, qui lui donne le goût de la lecture. Adolescent, il s’intègre au groupe libertaire de Montpellier, rêve de Paris et d’être chansonnier. Il va le devenir puisqu’il débute le 25 décembre 1925 au cabaret montmartrois La vache enragée. Pour gagner sa vie, il enchaîne les petits boulots : employé, ouvrier d’usine, figurant de cinéma notamment dans Quai des brumes, emballeur chez Hachette. Mais le virus de l’écriture l’a touché : il compose des poèmes et rédige des articles pour diverses publications anarchistes.
Léo Malet envoie des poèmes à André Breton qui l’invite à participer aux réunions du groupe surréaliste. De 1931 à 1940, il s’engage à fond dans le mouvement. Il se liera tout particulièrement avec le poète Benjamin Péret et le peintre Yves Tanguy. Savaldor Dali lui donne la table sur laquelle il écrit presque toutes ses oeuvres. Breton aura toujours une grande importance pour lui, même lorsque devenu romancier il cessera de le voir. Quand on lui demandera comment il a découvert le surréalisme, Léo Malet répondra : « Il y a eu, à la base de cette découverte, une énorme connerie de ma part. Dans les années 1928-1930, comme aujourd’hui, quand on ne comprenait pas quelque chose mais qu’on voulait paraître intelligent, on avait l’habitude de dire : « c’est surréaliste » ou « c’est futuriste », en ignorant parfaitement le sens de ces mots ». En 1941, il est emprisonné pendant huit mois dans un stalag près de Brême. Il est libéré pour raison de santé, après l’intervention d’un médecin admirateur des surréalistes. De retour à Paris, Malet participe à la toute nouvelle collection Minuit consacrée à de faux polars américains, les traductions et la diffusion de livres anglo-saxons étant interdites en zone occupée. Sous les pseudonymes de Franck Harding et Léo Latimer, Malet sort en deux ans Johnny Métal (anagramme involontaire de Malet), Recherché pour meurtre et La Mort de Jim Licking

L’auteur et son double

En 1943, il décide d’écrire un polar français signé de son nom et imagine le personnage de Nestor Burma. Le détective de choc fait son entrée dans l’univers du roman policier avec 120, rue de la Gare. Comme l’auteur, le personnage est né à Montpellier et leurs ressemblances sont nombreuses. Léo Malet disait : « Ce qu’il me fallait, c’était quelqu’un dans mon genre : indépendant, ayant son franc-parler, et … fauché ». Sans oublier la fameuse pipe à tête de taureau que l’un est l’autre fument. Le style vif, l’humour, l’ambiance urbaine plombée qu’affectionne l’écrivain le démarquent d’entrée des auteurs américains. Malet est bien le père du roman noir à la française. Son détective mènera à bien 39 enquêtes. Malet entreprend alors sa Trilogie noire avec La vie est dégueulasse (1948) et Le soleil n’est pas pour nous (1949), achevée vingt ans plus tard par Sueur aux tripes. En 1954, il se lance dans un projet d’envergure : les nouveaux mystères de Paris, vingt romans à la clé, un par arrondissement. Nestor Burma reprend donc du service pour Le soleil naît derrière le Louvre jusqu’à L’envahissant cadavre de la Plaine-Monceau en passant par l’inégalable Brouillard au pont de Tolbiac, qui connaîtra une éclatante seconde carrière grâce au dessinateur Tardi.
À la fin des années 1960, Nestor Burma entame un dernier tour de piste pour quelques titres de la collection Spécial Police. Léo Malet est décédé en 1996 d’une crise cardiaque. Il est enterré au cimetière de Châtillon-sous-Bagneux. Son personnage lui a survécu sous les traits de Guy Marchand dans une série télévisée de bonne facture.

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